NETHI
Chapitre 1 – Ouaset(1), plus de trois mille ans avant notre ère…
Traçant encore et encore le même idéogramme(2) dans le sable, Pyram, les yeux rougis par le manque de sommeil, ne s’aperçut pas que le soleil pointait ses premiers rayons au-dessus de la dune. Le jeune homme aux cheveux de jais venait pourtant de passer toute une nuit assis là. Toute une nuit à parfaire son geste dans une quasi-obscurité. Toute une nuit à affiner ses courbures, soigner l’harmonie de son écriture pour ne faire qu’un avec son calame(3), cet insignifiant bout de roseau, cet infime lien entre sa pensée et le monde qui l’entourait.
Lorsqu’il acheva enfin son œuvre, un large sourire fendit son beau visage juvénile. Du haut de ses 15 ans, il se mit à contempler le résultat de son dur labeur. Ses yeux remontèrent le long de l’interminable suite d’idéogrammes identiques qui longeaient le sommet de la dune avant de disparaître derrière elle. Au loin, il pouvait même apercevoir le premier de ses tracés, à plusieurs centaines de mètres. Tant d’effort pour parvenir au geste parfait, vider son esprit et le préparer à la grande confrontation…
Après avoir poussé un long soupir, Pyram emballa soigneusement son calame dans une toile jaunie et tâchée par divers pigments colorés puis glissa le tout dans une besace ocre toute râpée. Il regarda la lune, cette élégante dame blanche, qui l’avait accompagnée tout au long de l’éprouvante veillée puis la salua avec déférence avant de s’élancer à l’assaut de la dune. En quelques enjambées, il atteignit la crête et contempla le merveilleux spectacle qui s’offrait à lui : Ouaset.
Ouaset « La puissante », Ouaset « Le Sceptre », cité de la force et du pouvoir divin, elle s’étendait de tous côtés, presque à perte de vue. Des ruelles étroites serpentaient entre les petites maisons serrées, couleur sable, tissant un véritable labyrinthe de passages et de places. On devinait ça et là les demeures des nobles, plus larges, plus hautes, plus massives, des petits palais. Plus au Nord, les nombreux temples se dressaient, majestueux.
Chaque dieu veillant sur l’Egypte y recevait prières et offrandes. Au loin, on apercevait le Nil, fleuve bienfaiteur, qui laissait docilement glisser sur son dos les premières felouques. Et au-delà, on devinait l’entrée de la Vallée des Rois, petit passage entre deux immenses falaises, unique accès vers ses collines sableuses aux somptueuses sépultures.
Des rires et des éclats de voix montant de la ville arrachèrent Pyram à sa contemplation. Les commerçants installaient leurs tentures colorées. Le marché regorgerait bientôt de céréales, de lentilles, de fèves, de pois chiches, d’oignons, de poissons... La ville s’éveillait et le jeune homme pouvait presque en sentir les multiples odeurs. Pourtant, il fallait se dépêcher maintenant, ne pas être en retard, pas un jour comme celui-ci. Pyram dévala la colline et, prenant la direction du Nord, disparut dans l’immense capitale Egyptienne. Il ne restait plus que quelques jours avant que le nouveau Pharaon, un certain Amenhotep IV, monte sur le trône sous le nom de Néferkhéperouré, Ouâenrê…
(1) Ouaset : Ville de l’Egypte Antique plus connu sous son nom grec de Thèbes
(2) Idéogramme : symbole graphique représentant un mot ou une idée.
(3) Calame : Roseau taillé en pointe dont les Egyptiens se servaient pour écrire.
Chapitre 2
Dans la salle principale du temple de Thot(1), l’heure n’était pas vraiment à la prière. Un brouhaha de voix impatientes emplissait l’espace depuis presque une heure. Une bonne centaine de jeunes garçons dont la fébrilité était palpable, s’apprêtaient à vivre une journée décisive pour leur avenir à l’aube de leur seizième année. Arrivés le matin même, des plus prestigieuses écoles du pays, ils avaient tous le désir d’être choisi pour l’épreuve finale. Ces fragiles disciples étaient parvenus à la fin de leur longue formation. L’espoir d’être le grand scribe du prochain Pharaon les animait d’une activité électrique : l’enjeu était de taille. Les uns préparaient nerveusement leurs couleurs, vérifiaient l’état de leurs plumes et de leurs calames, ou caressaient d’une main tremblante les tablettes d’argile sur lesquelles ils traceraient bientôt les hiéroglyphes(2) imposés. Les autres cachaient leur inquiétude en conversant à tout rompre, essayant de parler plus fort que leur voisin.
Tout ce bruit, inhabituel pour une salle de prière et de travail, n’arrivait pas à faire oublier la majesté du décor et toute la force spirituelle qui s’en dégageait. Chaque pierre, chaque bloc de granit rouge, transpirait la sagesse et la beauté.
On imaginait aisément les années de travail et de passion qu’avait dû demander la construction et la décoration d’un tel temple. En cet instant, on pouvait même se laisser envahir par d’étranges songes. Les nombreuses torches disposées à intervalles réguliers tout autour de la pièce peignaient de leur douce clarté vacillante un tableau animé qui pour certains esprits jeunes et fertiles représentaient mille guerriers ou mille fleurs de lotus…
Plus loin, sur les murs finement colorés par les artisans les plus prestigieux, on pouvait jurer voir un œil immense vous observer en coin et suivre vos pas. Là-bas, derrière les immenses colonnes bistres, Seth(3) aurait presque pu pointer son nez. Enfin presque, car nous étions dans la demeure d’un autre dieu tout aussi puissant qui n’aurait pas toléré sa présence.
Cette cathédrale d’art et de beauté, couverte d’éloges destinés au dieu des scribes(4), n’accueillait que ses propres enfants. Une immense statue composée d’une tête d’ibis(5) noir et blanc posée sur un corps humain, se dressait contre le mur du fond pour dissuader toute intrusion du mal. Thot veillait et choisirait bientôt son ambassadeur parmi les jeunes mortels qui s’impatientaient ici-bas.
Lorsque les lourdes portes de la salle s’ouvrirent dans un craquement presque effrayant, un silence respectueux s’abattit sur l’assistance. Une dizaine d’hommes vêtus d’une longue tunique noire et blanche, le visage dissimulé par une profonde capuche remontèrent lentement l’allée centrale. Les jeunes disciples impressionnés retrouvèrent leur place et leur position du lotus aussi discrètement que possible. Parvenue aux pieds de la statue de Thot, la mystérieuse procession s’immobilisa, tournant le dos à l’assistance. Ce fut le moment choisi par le grand prêtre pour faire son apparition.
Chaque élève fut saisi par la beauté de sa longue tunique pourpre aux riches broderies d’or : elle indiquait son rang. Le temps s’arrêta.
Sans prêter attention à l’émoi qu’il suscitait, le grand homme ne mit que quelques secondes à rejoindre ses condisciples d’un pas sûr et rapide. Il les dépassa et se figea.
Comme un seul homme, les onze sages mirent un genou à terre et saluèrent leur dieu d’un signe de tête. Le grand prêtre se releva le premier. Délicatement, il déplia sa longiligne silhouette, et écarta les bras dans un geste d’offrande. Les autres l’imitèrent. Et ils restèrent ainsi quelques minutes, semblant lancer à Thot la plus solennelle des prières.
(1) Thot : Dans la mythologie Egyptienne, c’est le dieu des scribes. Représenté comme un ibis au plumage blanc et noir ou comme un babouin, il est l’inventeur de l’écriture et du langage.
(2) Hiéroglyphe : Caractère des anciennes écritures égyptiennes.
(3) Seth : Divinité guerrière de la mythologie égyptienne.
(4) Scribe : Désigne dans l'Égypte antique un fonctionnaire lettré, éduqué dans l’art de l’écriture et de l’arithmétique.
(5) Ibis : Oiseau échassier à long cou et au bec recourbé.
Brusquement, le grand prêtre fit volte-face, porta ses mains au capuchon de son long vêtement, le rabattit, dévoilant enfin ses traits anguleux et son crâne rasé. Ses petits yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites balayèrent la salle et s’arrêtèrent sur le visage de chaque élève assis en tailleur à même le sol. Il sembla hésiter à se détacher de la place vide au dernier rang. Mais aucune émotion n’anima son visage ascétique.
D’un regard, il intima l’ordre à quatre serviteurs de fermer la pièce. A ce moment, des pas précipités résonnèrent à l’extérieur. Le grand prêtre leva la main pour interrompre le mouvement des portes. Quelques secondes plus tard, un visage rouge apparut dans l’encadrement. Pyram bredouillant quelques excuses d’une voix essoufflée, se glissa à sa place en rasant les murs. Personne n’avait vu l’imperceptible soulagement qui avait traversé l’œil du vieil homme…
Les portes claquèrent. De nouveau, le maître écarta les bras, les yeux levés au ciel, puis sa voix lourde et grave s’éleva enfin.
- Thot, seigneur du temps ! Toi qui préside à l’audition des morts ! Toi qui capte la lumière de la lune et en régit les cycles ! Toi qui fit naître l’écriture et engendra le langage ! Que ta noble force guide tes enfants dans les deux épreuves qui les attendent.
Le grand prêtre ramena son attention vers l’assemblée et reprit son propos d’une voix plus douce.
- Celle d’aujourd’hui conduira certains d’entre vous vers une nouvelle année d’enseignement pour parfaire sa calligraphie… A moins que, vous ne choisissiez de vous mettre au service d’un riche commerçant de la cité.
Il s’interrompit un court instant, comme pour ménager son effet puis reprit :
- Comme il n’y a qu’un soleil, comme il n’y a qu’une lune, le pharaon n’a qu’un scribe. Un seul parmi vous sera choisi, un seul d’entre vous aura l’immense honneur de siéger au côté de notre prochain souverain.
L’homme tapa un coup sec dans ses mains et les serviteurs passèrent dans les rangs pour remettre deux rouleaux de papyrus(1) à chacun des élèves.
- Voici un modèle et le support sur lequel vous devrez le reproduire le plus finement qu’il vous sera possible. En tant que Grand Prêtre de la Maison de Thot, moi maître Djaa, j’annonce ainsi le début de cette première confrontation. Que Thot vous vienne en aide.
Tous se mirent au travail sans plus tarder. Certains se précipitaient sur le modèle, le déroulaient prestement. Leurs yeux s’agrandissaient quand ils découvraient la tâche à accomplir. D’autres fixaient soigneusement leur papyrus sur le petit bureau de bois devant eux, vérifiaient les pointes de leurs calames, choisissant celui qui était le plus adapté au travail demandé. Ils semblaient chercher à augmenter leur concentration dans des petits gestes rituels. D’autres encore, visiblement sûrs d’eux-mêmes jetaient un coup d’œil entendu au modèle proposé et commençaient à tracer leurs premiers hiéroglyphes.
(1) Papyrus : A l’époque antique, les Egyptiens utilisaient la tige de cette plante pour fabriquer leurs rouleaux manuscrits.
Pyram déroula délicatement ses deux papyri conscient de leur valeur. Jusque-là, il ne s’était exercé que sur des ostraca, de simples morceaux de poterie, ou des tablettes d’argile … ou encore dans le sable des dunes. Avoir enfin le privilège d’écrire sur ce papier le remplissait de joie. Il observa longuement le quadrat(1) à reproduire : « A la saison de l’inondation, cesse de récolter, préserve l’orge et la nourriture. Sur la rive, sois le père de ton troupeau ».
Comme à son habitude, il poussa un long soupir pour faire le vide en lui. Il trempa la pointe de son calame dans l’encre, le plaça à droite de la feuille et commença à tracer ses cercles, ses traits, ses courbes pour qu’apparaissent enfin des animaux, des personnages, des végétaux…
Plus son travail avançait plus son poignet se déliait, plus son geste se faisait fluide. Il était si concentré, qu’il ne sentit pas la présence du grand prêtre dans son dos. Celui-ci arpentait la pièce jetant des coups d’œil critiques à chaque pupitre. Parfois, il faisait un non discret de la tête pour signifier sa désapprobation. Il observa sans ciller le tracé net et délicat de Pyram. La chouette qu’il venait de terminer, vous toisait de ses yeux fixes. Parfaite. Maître Djaa esquissa un sourire approbateur que nul ne put voir.
(1) Quadrat : Hiéroglyphes se répartissant harmonieusement dans un carré virtuel (c'est-à-dire non tracé).