Thibault et le monde d’Oldaris
Episode 1 : Rampvok
Chapitre 1
« Phireans old’ menilm’tep ’dus tsilib venearet »
Les mots tournaient de plus en plus vite dans sa tête, puis ils bondissaient violemment hors de son esprit et la folle ronde continuait devant ses yeux. Il essayait de toutes ses forces de les faire ralentir et se concentrait de plus en plus pour pouvoir les lire: sans succès. Le manège ne durait que quelques minutes mais elles étaient interminables.
Au moment où il allait hurler, où sa tête, soumise à une telle tension, était prête à exploser, ils cessaient de se poursuivre. Là, alors que son cerveau était au bord de la folie, ils s’arrêtaient net. Comme pour lui permettre d’apaiser son esprit, les mots flottaient alors au milieu de sa chambre, face à lui, en attente.
C’est toujours à ce moment précis qu’apparaissait le vieil homme à la barbe blanche. D’abord floue et lointaine, sa longue silhouette se précisait doucement. Les murs n’existaient plus, une brume ondulante les remplaçait. Puis, flottant dans un halo de lumière pailletée, le personnage se rapprochait. Il levait une main décharnée vers les mots en suspens et ceux-ci se dispersaient sans demander leur reste. Puis il amenait ses longues mains vers la capuche de son vêtement blanc qui camouflait ses traits. Il la rabattait délicatement et se tournait vers l’humain.
Il lui souriait. Ce sourire bienveillant illuminait son visage ridé. Ses yeux d’un bleu glacier se remplissaient de douceur. Glissant nonchalamment sur l’herbe qui entourait maintenant le lit, il s’approchait encore, s’agenouillait et commençait à lui parler. Ce n’était pas la même phrase que celle qui dansait furieusement dans sa tête pour annoncer sa venue. Mais les mots incompréhensibles qu’il employait appartenaient incontestablement à la même langue. C’était le même langage.
L’étrange personnage semblait raconter une histoire, et, comme pour l’illustrer, des images apparaissaient au fur et à mesure dans la pièce. Sans comprendre pourquoi, l’humain sentait qu’il était important de retenir ces visions. Il recommençait alors à se concentrer sur les paysages qui lui étaient montrés, les étranges animaux qui les peuplaient, les scènes de fêtes et parfois celles d’affrontements sanglants. Ces derniers moments s’effaçaient souvent brutalement, comme si le personnage les refusait, comme s’il n’avait pas pu interdire leur apparition, qu’il s’en voulait.
L’histoire terminée, il regardait gravement l’humain puis se levait enfin. Il remettait son capuchon, se détournait et d’un geste de la main faisait réapparaître le décor de la chambre. Ses ailes diaphanes s’agitaient alors. L’instant d’après il avait disparu. Le calme revenait. L’humain cessait d’haleter.
Chapitre 2
Thibault se retourna lentement, prit une profonde inspiration pour se donner du courage et pénétra dans la vieille bâtisse.
Il avait, à regret, quitté l’Alsace, son village niché au milieu des vignes, sa jolie maison fleurie aux toits pentus et son petit collège où tout le monde se connaissait. Ses deux amis d’enfance lui manquaient déjà. Ils s’étaient vus la veille et avaient traîné chez le disquaire sans se décider à acheter un seul disque : ils n’avaient pas le cœur à ça. Tous trois avaient réussi à donner le change, à ravaler leurs larmes, à trouver un intérêt à cette séparation. C’est vrai, quoi !, le Sud de la France, tout le monde en rêvait ! Thomas et Luc avaient promis de venir passer quelques jours l’été prochain. Mais que l’été lui paraissait loin! On entrait tout juste dans l’automne.
Ses parents et lui étaient arrivés quelques instants plus tôt. Thibault, immobile, sa silhouette longiligne plantée dans le gravier de l’allée, avait longuement contemplé sa future demeure: un lourd manoir grisâtre aux multiples fenêtres arrondies posé au milieu d’un vaste parc. Tous les volets blancs arboraient des charnières larges et des ferronneries. Les toits en ardoise ressemblaient aux vieux toits parisiens. Bref, cette maison n’avait pas vraiment le style de la région , en fait !
« N’est-ce pas superbe, Chou ? »
Ca c’était la voix de sa mère, guillerette, comme toujours, et qui remuait dans tous les sens, juste pour faire croire qu’elle agissait... hum , comme toujours !
« C’est fabuloso ! N’est ce pas ? ! »
Aïe ! Elle devait être vraiment excitée : elle utilisait toujours des mots étrangers lorsqu’elle l’était, il lui arrivait même d’en créer de nouveaux !
Les yeux noirs du jeune homme s’étaient enfin habitué au changement de luminosité. Il se trouvait dans un vaste hall d’entrée face à un superbe escalier de bois sombre. Le sol était en petits carreaux hexagonaux rouges vernissés ; ils brillaient comme si quelqu’un venait juste de les lustrer !
- Des tommettes ! Elles ont au moins cent ans mais sont magnifiques comme au premier jour, tu ne trouves pas ? lui glissa sa mère qui avait suivi son regard.
- Oui, m’man.. » dit Thibault dans une moue dubitative et plus doucement il ajouta, bougon, en secouant ses boucles blondes :
- D’ toute façon, j’étais pas là le premier jour, sinon, j’aurais choisi aut’chose.. de vachement moins glissant.. d’ailleurs !
Sa mère avait déjà disparu dans la pièce de gauche. Thibault, posa son gros sac de sport, et la rejoignit à petits pas précautionneux. Il s’arrêta dans l’embrasure de la porte à double battants pour découvrir, estomaqué, la taille de la salle à manger.
Ils avaient toujours eu beaucoup de meubles; sa mère adorait faire le tour des antiquaires et des brocantes, pour dénicher « la perle » qu’elle n’avait pas encore. L’entreprise de déménagements les avait tous installés au mieux selon le plan fourni par ses parents quelques jours auparavant. Malgré tout, la table immense, les canapés, les buffets, armoires de chêne et autre guéridon, ne suffisaient pas à remplir l’espace !
« Une véritable salle de bal ! » pensa-t-il.
Le regard était de suite attiré par l’immense cheminée qui occupait une grande partie du mur en face. Au fond se trouvait une porte entrouverte donnant sur la cuisine qui semblait de belle taille également.
- Il faudra vite organiser une réception pour connaître tous nos voisins ! fit sa mère dans son dos, en retraversant le hall vers l’autre aile.
« Qu’est-ce que je disais ! » se dit-il en la suivant à allure très modérée.
De l’autre côté du hall se trouvait le bureau de son père, une chambre d’amis, et une pièce vide, pas encore meublée !
Devançant la question de Thibault, sa mère lança :
- Ca ferait une jolie salle de billard, qu’en penses-tu ?
- Mais personne ne joue au billard ! M’man !
- C’est vrai mais c’est tellement décoratif ! Un billard ! Non ? Ca ferait très joli ici! Bon ! On en reparlera ! Allez ! Zou ! Va donc voir ta chambre au premier. J’ai eu l’idée de prendre l’option « clé en main » ! Ils ont même fait les lits, tu verras ! Un peu cher bien sûr mais quelle tranquillité d’esprit ! Moi, je sors aider ton père à rentrer les deux bricoles qui sont encore dans la voiture.
Elle tourna les talons, sa robe de mousseline rose flotta jusqu’à la porte et disparut. Thibault apprécia le silence un instant. Puis il retourna dans le hall, récupéra son lourd bagage, se dirigea doucement vers le somptueux escalier et commença à grimper. Il avait évité le piège des tommettes, c’était déjà un grand coup de chance! Pas de glissade malencontreuse, chouette ! Il avait appris à gérer les petits désagréments de l’existence avec zenitude ! Il faut dire qu’il ne se passait pas un jour sans qu’il ne commette une maladresse, ou sans qu’il ne se produise quelque chose d’un peu désagréable.
Il en était là de ses réflexions, aux deux tiers de l’escalier, quand son pied glissa, rata la marche suivante et se prit dans la lanière de son sac qui traînait par terre. Thibault dut lâcher son bagage pour pouvoir attraper la rampe en urgence. Il la manqua de peu. Dans sa chute, le gros sac lui faucha le pied droit. Thibault , dans une tentative désespérée pour reprendre son équilibre et dégager son pied, imprima un mouvement de rotation brutal à son buste. Le temps s’arrêta quelques millisecondes. Il était face au vide. Il agitait ses bras en moulinés rapides. Il ne trouva pas de prise pour se retenir. Sa jambe gauche fléchit. Il perdit l’équilibre précaire qu’il avait réussi à garder un très court instant. Pour éviter un plongeon tête la première, il se jeta en arrière.
Le contact avec les marches de l’escalier fut rude. Il tomba le dos à plat, les quatre fers en l’air. Il poussa un grand cri de douleur. Le sac se libéra.
Thibault dégringola quelques marches. Sa nuque heurtant chacune d’elle : cela lui arrachait à chaque fois un petit cri aigu supplémentaire. Il s’arrêta enfin.
Quant à son sac, il continua sa descente. La troisième marche eut raison de sa résistance.
Dans un affreux bruit de tissu déchiré, le sac expulsa un trop plein de CDs, de caleçons et de chaussettes de sport roulées en boule. La dernière paire finit sa course contre les pieds de son père, qui se tenait, les bras chargés, au milieu de l’entrée.
Il ne dit rien, ne bougea pas.
Thibault se redressa péniblement en gémissant. Il vérifia qu’il ne s’était rien cassé, et claudiqua jusqu’à son sac en se tenant les reins et se massant la tête.
Son père le regardait fixement. Il ne lui demanda pas ce qui venait de se passer, il avait dû voir toute la scène. Il se mit à secouer la tête de droite et de gauche, pour signifier sa désapprobation.
Il la secouait encore de manière désespérée alors que Thibault, ramassant à la sauvette toutes ses affaires, avait finalement atteint le haut de l’escalier. Il lui adressa un sourire désolé, mais son père détourna son regard et gagna son bureau.
Un peu groggy, Thibault s’engagea dans le couloir parqueté. Des portes donnaient sur de vastes chambres : quatre en tout. Il trouva la sienne : la dernière au fond. Tout y était : son lit avec sa couette rouge, son bureau, ses étagères, des stores à ses fenêtres et même son vieux tapis orangé… Un grand placard occupait tout un mur. Il déversa son bric-à-brac sur le parquet clair.
Il saisit son lecteur Mp3, cala son casque sur les oreilles, et s’écroula de toute sa hauteur sur le lit. Comme à chaque fois qu’une telle mésaventure lui arrivait, il essayait d’oublier en se noyant dans la musique de ses groupes préférés. Il monta le son, ferma les yeux et se retira en lui même.
« C’était quoi ce bruit ? »
Thibault s’était redressé brutalement. Il avait dû s’assoupir un peu : son lecteur était coupé. Un craquement l’avait tiré de son sommeil. Il guettait, l’oreille tendue, le moindre bruit similaire. Rien ne vint.
« Ca doit être ce foutu parquet qui travaille. Ben ! J’espère que ça craque pas comme ça la nuit! Y a de quoi flipper ! »
Histoire de se changer les idées, il entreprit de punaiser quelques posters sur les murs de sa chambre. Il plaça celui d’ Alexia and the cubes en face de son lit. Il avait réussi à se le faire dédicacer par la superbe rock–star quelques semaines auparavant.
Thomas, Luc et Thibault s’étaient fait escorter par le fils de la voisine, majeur, soi-disant responsable, et investi du lourd devoir de veiller sur trois ados le temps d’un concert. Il avait été facile de tromper son attention pour s’approcher de la scène et de la jolie brune. Thibault sentait encore son magnifique regard le transpercer. Il revoyait le moment où il lui avait tendu son poster pour décrocher une dédicace. Ce sourire.. Un frisson le traversa de nouveau.
« Mon petit gars, tu te fais du mal ! On n’joue pas dans la même cour ! On se calme ! »
Il décrocha ses yeux du poster pour les porter sur ses livres de classe. Dans un soupir, il se mit à préparer ses affaires pour le lendemain.
Il faisait sa rentrée dans un nouveau collège, dans une classe musique-études. Il avait très tôt demandé à jouer d’un instrument. Sa mère avait fait du piano étant enfant, et son père de la guitare. Ils lui vantèrent naturellement les qualités de ces instruments. Mais Thibault avait choisi le violon. Par souci d’opposition, peut-être. Beaucoup plus probablement pour éviter toute comparaison avec l’un de ses parents. Ceux-ci avaient tenté de l’en dissuader en lui assurant que c’était l’instrument LE plus difficile à maîtriser, qu’il lui faudrait énormément de temps pour pouvoir enfin jouer une jolie mélodie… Mais Thibault, du haut de ses 6 ans, et malgré son caractère habituellement conciliant avait tenu bon. Ses parents avaient cédé en pensant qu’il finirait par se ranger à leur point de vue quand il se rendrait compte de la tâche ardue qu’était cet apprentissage. C’était sans compter sur sa capacité de travail et de mémorisation ! Il était vite apparu qu’il avait certaines aptitudes à jouer de cet instrument ! Quelques années et quelques concours plus tard, il était donc admis dans ce collège particulier, où l’on donnait aux élèves la possibilité de mener de front des études et leur passion artistique.
Thibault adorait jouer. Il y prenait un plaisir infini. Quand il jouait, il était vraiment transporté, bercé ou malmené par sa musique. Il la vivait. Une œuvre ne le laissait jamais indifférent. Il ne pensait plus à rien d’autre. Il laissait son esprit vagabonder librement au gré des notes…
Il caressa son violon d’un geste tendre, le coinça contre sa joue, attrapa son archet et fit s’envoler quelques notes. Dans le couloir, un craquement se fit entendre, suivi d’un bruit de pas. Thibault s’arrêta net. Il se précipita à sa porte.
« Qui est là ? C’est toi, m’man ? »
Rien. Pas de réponse. Il fit quelques pas dans le couloir, tous les sens en éveil. Il poussa délicatement la porte entrouverte de la chambre à sa droite. Elle grinça légèrement. Il scruta le moindre recoin, guetta le moindre mouvement. Rien.
Cette pièce aussi était déjà aménagée. Thibault la balaya encore du regard : une armoire, une coiffeuse, un fauteuil crapaud, de lourds rideaux fleuris, un lit deux places recouvert d’un couvre-lit couleur lilas, dont les franges tombaient jusqu’au sol.
A moins que… Sous le lit…Peut-être…
Pris d’une inspiration soudaine, le jeune homme entra sur la pointe des pieds, finalement décidé à en avoir le cœur net.
Dissimulés derrière les franges du dessus de lit, deux grands yeux fixaient intensément l’adolescent qui venait d’entrer dans la pièce. A son approche, ils reculèrent lentement vers l’autre côté du lit. La voix aiguë les fit cligner nerveusement plusieurs fois.
« A table, mon grand ! C’est prêt! »
Thibault sursauta en entendant la voix de sa mère. Elle était tout près. Elle se tenait dans l’embrasure, un chiffon dans les mains.
- Tu deviens sourd, ou bien ? C’est la troisième fois que je t’appelle. On s’impatiente en bas. Tu fais quoi ? Ah ! Tu préfères t’installer dans cette chambre peut-être.. Je pensais.. euh.. l’autre est plus grande.. alors..
- Chut, m’man. Ecoute.
- Moui, quoi ? fit-elle, docile, l’oreille tendue.
- Eh, bien… J’ai entendu le parquet craquer.. » commença Thibault en reprenant sa progression à pas de loup vers le lit, « et des bruits curieux, comme... comme des petits pas, qui venaient de cette pièce, je pense... »
Il attrapa un pan du couvre-lit et le retourna prestement sur le lit. Il se pencha vivement et regarda dessous. La déception se lut sur son visage. Ses yeux avaient beau balayer le sol, force était de constater qu’il n’y avait rien, ni personne.
- Alors ? interrogea sa mère qui n’avait pas bougé.
- Très curieux, il n’y a rien, fit Thibault pensif
- C’est sans doute une souris, elle doit venir du grenier. Il faudra trouver le passage par lequel elle est arrivée et le colmater, sans faute... mais, demain !
Elle s’approcha de Thibault, le prit par les épaules et le poussa gentiment vers la porte.
- Nous descendons dîner, maintenant, sinon nous allons nous faire entortillonner ! En route, mauvaise troupe ! dit-elle avec un clin d’œil.
L’adolescent quitta la chambre à contre cœur en direction de la cuisine.
Dans la chambre, le rideau fleuri remua un court instant.
Mais Thibault ne put le voir.
Assis sur de hauts tabourets métalliques, ils étaient accoudés à une sorte de comptoir. La cuisine était moderne, et c’était manifestement l’espace repas. Sa mère avait réchauffé un plat surgelé, qu’ils mangeaient tous à petites bouchées. Elle avait entrepris d’établir la liste des invités du lendemain soir. « Il fallait absolument créer des relations de bon voisinage. » disait-elle. Thibault faisait semblant d’écouter, tout en regardant son père perdu dans la contemplation du petit écran.
« Pas de chance, pensa Thibault, ici aussi, on a la télé dans la cuisine. »
Le repas fut vite expédié et ils s’installèrent dans le salon pour boire une dernière tasse de thé, en face d’un feu de cheminée qui avait eu un peu de mal à démarrer.
Thibault adorait ce rituel. Il l’avait toujours connu. C’était LE moment de dialogue . Même son père, si réservé d’habitude, se dévoilait un peu.
Ils discutèrent de leur journée, de leur nouvelle demeure, de ce qui attendait les uns et les autres le lendemain. Tous trois évitaient volontairement de parler de la chute de Thibault dans l’escalier.
Son père prenait les rênes d’un gros cabinet d’avocats. Nul doute que sa journée serait longue et laborieuse. Sa mère irait à la recherche d’un traiteur, et contacterait les voisins pour le soir même. Elle commencerait ses recherches pour engager un majordome et une femme de ménage.
La fatigue de la journée se fit sentir rapidement. Ils montèrent tous se mettre au lit en même temps.
En passant devant la chambre inoccupée près de la sienne, Thibault hasarda un regard. Il ne vit rien d’anormal. Il rejoignit sa chambre. Il alluma son globe terrestre qui trônait sur l’étagère, au dessus du bureau. La lampe, de faible intensité, lui servait de veilleuse. Malgré ses 14 ans, et son mètre- soixante- dix, Thibault n’arrivait toujours pas à dormir dans l’obscurité totale. Il ne l’assumait pas du tout. Il préférait dire que « la Terre veillait sur son sommeil. »